Les premières forces militaires
étrangères ont débarqué hier
dans la capitale du Timor-Oriental pour rétablir
l'ordre à la demande du gouvernement est-timorais,
après plusieurs jours de combats sporadiques entre
factions de l'armée locale ; 150 commandos australiens
ont sécurisé l'aéroport de Dili, en
prévision de l'arrivée de forces militaires
venues d'Australie, de Nouvelle-Zélande, de Malaisie,
mais aussi du Portugal, l'ancienne puissance coloniale.
Canberra prend la situation suffisamment au sérieux
pour avoir prévu de dépêcher à
Timor près de 1 300 soldats.
«Beaucoup de morts». Selon l'ONU, 9 policiers
ont été tués et 27 autres blessés,
hier, lorsqu'un soldat «mentalement perturbé»,
imité par ses collègues, a tiré à
Dili sur son unité. Mais le bilan est sans doute
beaucoup plus lourd : dans les collines de l'ouest de la
capitale, des villageois armés de machettes, d'arcs
et de lance-pierres se sont affrontés. A Dili, des
hommes en tenue de camouflage traversent la ville à
bord de camions en déchargeant leurs fusils d'assaut.
Des combats intenses autour du siège de la police
auraient fait «beaucoup de morts», selon une
radio locale gérée par les Nations unies.
Quatre ans presque jour pour jour après son indépendance,
cette jeune nation replonge dans un maelström de violence
qui rappelle les heures noires de la fin des années
90. Plus de 1 400 Timorais avaient été massacrés
et près de 80 % des infrastructures du territoire
détruites, en 1999, par les milices pro-indonésiennes,
après qu'une écrasante majorité des
habitants eut voté par référendum pour
l'indépendance. Les Timorais restent traumatisés
par les exactions subies entre 1975 et 1999, durant l'occupation
indonésienne, qui auraient fait 200 000 morts.
Comment ce pays, dont l'accouchement a été
présenté par certains comme une réussite
des Nations unies (l'autorité administrative entre
1999 et 2002), a-t-il pu si vite sombrer dans l'anarchie
? La difficile reconversion dans les forces régulières
d'un Etat de droit de l'ensemble des anciens guérilleros
indépendantistes du Falintil, qui ont lutté
pendant vingt-quatre ans contre l'armée indonésienne,
n'est pas étrangère au chaos actuel.
Discriminations. Mais les divisions ethniques sont aussi
à l'origine des troubles au sein des forces armées.
La plupart des commandants aux postes clés, qui sont
originaires de l'ouest du pays (près de la frontière
indonésienne), appartiennent à l'ethnie Lorosae.
Les recrues venues de l'est du pays, d'ethnie Loramonu,
se plaignent d'être victimes de discriminations. Moins
payés, 600 d'entre eux se sont mis en grève,
en mars, avant d'être limogés par le commandant
en chef, Taur Matan Ruak. La situation s'est embrasée,
fin avril, quand la police a violemment réprimé
une manifestation en faveur des soldats frondeurs. Un groupe
de la police militaire, mené par Alfredo Alves Reinado,
les a rejoints dans les collines d'Aileu, au sud de Dili.
C'est ce groupe, soutenu par des villageois originaires
de l'Est, qui harcèle aujourd'hui les forces gouvernementales
dans les faubourgs de la capitale.
Ces violences témoignent surtout de l'accumulation
de frustrations au sein de la population de ce pays de 1
million d'habitants, majoritairement catholique, le plus
pauvre de l'Asie du Sud-Est. La croissance économique
a été de 2,3 % en 2005, alors qu'il faudrait
un rythme de 7 à 8 % pour «absorber»
l'augmentation de la population. La mise en production des
gisements les plus importants de ce pays riche en gaz naturel,
dans le golfe de Timor, a été freinée
par des négociations houleuses avec l'Australie,
qui en revendique la propriété. Le taux de
chômage est de 50 % et le revenu moyen par tête
de moins de 1 euro par jour.